« La question est : est-elle une femme dont on tombe amoureux ou une de celles qui te retourne les tripes et tout le reste ? » – L’Ombre du vent

Trois heures trente, je n’arrive pas à me rendormir. Des rêves à répétition ont épuisé mon sommeil. Je ne m’étais pas souvenu d’un seul rêve depuis plus d’un mois, avant de partir en voyage. J’ai marché toute la journée sur le sentier du Mur d’Hadrien – laissant derrière moi un Newcastle aux airs de fin d’été anglais – jusqu’à ce que mes pieds ne puissent en faire plus.

Mauvaise surprise pour un premier jour : déjà des ampoules pointent le bout de leur nez (la sensation que la fibre de ses chaussettes rentre dans la plante des pieds est un signe à surveiller, à tous les coups révélateur.)

Tombé de fatigue très tôt, je découvre la deuxième mauvaise surprise dans la nuit ; il pleut. Non pas qu’il pleut, mais j’ai sous-estimé le climat local : la permanente humidité anglaise suffit à faire goutter les arbres – sous lesquels je pensais justement m’abriter de la pluie.

Il est trois trois heures trente alors et j’abandonne l’idée de me lancer dans un énième rêve éreintant. Je sors ma petite lampe frontale et mon gros livre – de grosses gouttes tombent et glissent sur ma toile de tente, dehors la brume et la nuit – enfouis dans mon duvet. L’Ombre du vent dévoile ses premières pages, jusqu’au petit matin.

C’est A. qui me l’a conseillé comme étant son livre favori.

Je crois que, pour commencer à en parler, il faut aller au plus simple. Ce livre, contrairement aux autres à venir et au but de ce voyage, je dois le lire seul et loin de A.

A. est la personne qui m’a rappelé que j’étais capable d’avoir des sentiments, pour moi-même, pour mes proches, pour une personne en particulier. Une relation impossible, égoïstement de ma part sans doute – la preuve, je ne parle d’elle encore que par rapport à moi.

Je pourrais pourtant en dire des choses sur elle. Sur son rire un peu bête, sur sa façon de marcher, sur sa manière de se lier avec les gens, sur cette joie de vivre colorée qui cache une profonde déception de l’Homme et une anxiété dévorante. Sur sa volonté d’aimer les gens en fin de compte, de vivre avec eux car s’ils n’étaient pas là, rien ne semblerait avoir de sens.

C’est sans doute pour toutes ces choses qui nous rapprochaient – et celles qui nous opposaient – qu’il me fallait lire son livre, afin, peut être, y chercher naïvement un pourquoi à cette histoire.

Dès l’introduction, le livre m’a fait sourire et m’a intrigué de son monde plein de mystère, plongé dans le contexte des prémices de la guerre civile d’Espagne en 1936. Il m »a intrigué d’abord, car le personnage principal se trouve propulsé enfant dans le « cimetière des livres oubliés », immense bibliothèque cachée dans Barcelone, recueillant des livres du monde entier dont plus personne ne se souvient. Il m’a fait sourire ensuite, car ce même enfant, Daniel, choisi un livre s’appelant L’Ombre du vent et le lit jusqu’au petit matin – comme je l’ai moi-même fait avec celui de Zafón. La catharsis évidente est affirmée dès le début par ces quelques mots résumant le livre – dans le livre – où :

« […] Lentement, nous découvrions l’ombre d’un amour maudit dont le souvenir le poursuivait jusqu’à la fin de ses jours. A mesure que j’avançais, la structure du récit commença à me rappeler une de ces poupées russes qui contiennent, quand on les ouvre, d’innombrables répliques d’elles-mêmes, de plus en plus petites. Pas à pas, le récit se démultipliait en mille histoires, comme s’il était entré dans une galerie des glaces où son identité se scindait en des douzaines de reflets différents qui, pourtant, étaient toujours le même. »

Le cheminement du livre s’annonce donc et l’on se demande – l’on perçoit – quelles pistes vont venir densifier le récit, cette quête, cette recherche presque policière sur le mystérieux auteur du livre et sur cet amour maudit que le héros va découvrir et même par la suite éprouver. Si le livre emploie par la même occasion les ficelles propres à l’enquête – multipliant les fusils de Tchekhov pour masque des pistes que l’on devine – il n’en conserve pas moins un charme particulier impliquant le lecteur dans une vie romanesque, aux confins d’un drame humain, empreinte de poésie et de rêveries à propos des livres, puisque le personnage principal est libraire et le fantôme dont il suit la piste, Carax, est un écrivain maudit.

L’auteur renforce l’implication à travers le temps en ponctuant son récit de références également contemporaines à l’époque qu’il dépeint (l’arrivée nouvelle de la télévision, la finale de football de la Ligue des champions, etc.) en faisant un livre intemporel qui parlera encore à ses lecteurs cinquante ans après.

C’est pourtant dans un autre livre que j’ai trouvé une piste de réponse à la question que je me posais, à propos de l’immersion dans la lecture, qui au final se trouve être le propos de fond de L’Ombre du vent.

Dans sa deuxième Lettre à Malesherbes, Jean-Jacques Rousseau déclare à propos de sa découverte du monde, très jeune :

« Cet ennui de tout m’a de bonne heure jeté dans la lecture. […] j’avais lu tous les romans, ils m’avaient fait verser des seaux de larmes avant l’âge où le cœur prend intérêt aux romans. De là se forma dans le mien ce goût héroïque et romanesque qui n’a fait qu’augmenter jusqu’à présent, et qui acheva de me dégoûter de tout.

Dans ma jeunesse je croyais trouver dans le monde les mêmes gens que j’avais connus dans mes livres, je me livrais sans réserve à quiconque savait m’en imposer par un certain jargon dont j’ai toujours été dupe. »

Car c’est bien là ce qui fait la force du livre, ou du moins qui impacte en profondeur le lecteur de ce roman : il avive ce sentiment que l’on a tous ressenti en lisant, cette volonté de voir sa vie se transformer comme l’une de nos histoires empagées, de vivre véritablement une histoire romanesque comme en parle Rousseau. Rencontrer des gens étonnants, plein d’humanité et toujours prêts à accomplir des actes sortant d’un ordinaire auquel on nous prépare enfant, une vie de routine et d’obligation qui paraît presque irréelle face aux livres qui ont fait notre apprentissage. Qui ont fait notre connaissance du monde avant même de le rencontrer, nous alimentant d’intrigue, d’intérêt et de passion dévorante pour la vie.

Je repense à un autre livre que m’a fait lire A., Le Passeur de Lois Lowry, qui traite lui aussi à sa façon de la découverte terrible pour l’enfant – qui devient adulte – du monde qui l’entoure, plein de drames et de secrets que les adultes semblent ne plus voir. Où ceux-ci agissent avec une indifférence dénuée d’émerveillement et de questionnement pour le monde qui renforce cette rupture chez l’enfant curieux.

Et puis j’y pense et des éléments semblent ressortir de cette réflexion, une conclusion semble venir à moi à propos de ce que l’on peut être et qui fait ce que l’on recherche, et puis, je me dis que celle-ci n’est pas à ajouter. Que la conclusion est sans doute déjà là, dans ces quelques lignes, en suspend ou plutôt, dans la recherche même de la direction de nos vies.

La mienne m’emmène vers un autre livre.

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