B. écoute ses cours de philosophie et les réécrit sur son ordinateur. Quatrième étage ; dehors le quartier de Schaerbeek. Une cour et des arbres jaunis, sur le grand bâtiment à gauche – des salles de classe – des feuilles rouges recouvrent la façade comme un feu fané attendant l’hiver. Au-dessus, l’escalier qui mène au toit d’où un soleil écartant les nuages s’efforce de couvrir Bruxelles – à moitié. On entend les sirènes des ambulances entre les coups du clochers de la cathédrale, chaque demi-heure.

Je suis dans un Kot de filles (logement étudiant), accolé à l’université. Je m’y sens un peu clandestin : élément intrus recueilli dans l’intimité d’une chambre chaleureuse. Les journées s’écoulent lentement, au rythme des discussions qui durent un temps et puis au silence qui reprend : on écrit, on lit des choses diverses chacun dans notre coin partageant l’atmosphère studieuse, rassurante. Je lis L’insoutenable légèreté de l’être de Milan Kundera.

Le livre a vécu, il est plein de notes, de passages clés et de belles phrases soulignées au crayon de papier – d’autres au stylo bleu  – et je me dis que j’aurais sans doute souligné moi aussi les mêmes phrases si le livre avait été mien.

« J’ai la sensation que le ton est très à l’étude. Comme une analyse de l’être humain à travers une histoire inventée. Bien écrite, humaine, mais entrecoupée de petits chapitres explicatifs, avec des notions d’histoires et de philo, là par exemple il parle de Parménide…

– C’est marrant le cours que je lis est justement en train de parler de Parménide ! »

«Pour qu’un amour soit inoubliable, il faut que les hasards s’y rejoignent dès le premier instant tel les oiseaux sur les épaules de Saint François d’Assise. » Kundera.

Le hasard que l’on se soit rencontré, le hasard que l’on s’intéresse tous deux à la philosophie, le hasard qu’avec elle je rencontre un ancien ami de lycée perdu de vu un soir, dans un bar. Le hasard, toujours le hasard là glissé dans des détails – que l’on veut bien ou non remarquer, lorsqu’il ne s’impose pas.

Je ne peux m’empêcher de me dire que ce serait une erreur, de trop vouloir chercher de liens entre les propos du livre et les instants que je vis, sur ces synchronicités familières : il paraît que le hasard se provoque.

Kundera se penche sur ces « lois des séries » liées au hasard, ces « si cela n’était pas arrivé » traçant des vies entières lorsque l’on observe le passé. Il dépeint par exemple cette série de six « si » qui ont rendu possible l’histoire d’amour qu’il raconte entre Teresa et Tomas.

L’histoire est belle, plongée dans la République Tchèque envahie par l’URSS, dans la paranoïa des écoutes politiques, il traite de la fidélité dans le couple et de la jalousie, le tout décrit avec une délicatesse et un sens du réalisme, de ce qui est chair et esprit, sonnant juste et naturellement prenant. C’en est d’autant plus déroutant (frustrant peut-être pour certains) de voir l’auteur couper parfois court à ces passages pour disserter ou pour décrire de but en blanc pourquoi et comment tel personnage est né : de sentiments qu’il a eu un jour, d’instants de vie, d’images… Et puis enchaîner sur un discours hilarant de justesse sur le rapport entre le kitch et la merde… Une question vient alors : mais sur combien de plans joue ce roman ?

« Einmal ist keinmal. Une fois ne compte pas / Une fois n’est jamais. L’Histoire ne va pas se répéter une seconde fois. »

L’éternel retour de Nietzsche. Le livre ouvre sur un court chapitre qui explique la notion. Je n’y avais pas vraiment fait attention, pas fait le lien. C’est B. qui me l’a rappelé à mi-lecture et je me suis arrêté pour y réfléchir. En effet, l’histoire ne se répète pas car si elle devait se reproduire elle serait la même. Encore et encore. Les coïncidences, les « si », chacun les répéterait car dans l’instant présent, nous vivons nos choix et nos sentiments pleinement. Ensuite seulement, viennent les regrets, les remords et les déceptions, mais dans l’instant il n’y a que l’action qui existe et fait corps et âme avec le réel – avec toute la conscience et l’inconscience que cela implique. C’est là que Kundera s’éclaire et me fascine, en appliquant ce principe à la structure de son livre et en dévoilant clairement que :

« Les personnages de mon roman sont mes propres possibilités qui ne se sont pas réalisées. C’est ce qui fait que je les aime tous et qu’ils m’effraient pareillement. […] Le roman n’est pas une confession de l’auteur, mais une exploration de ce qu’est la vie humaine dans le piège qu’est devenu le monde. »

Sans forcer le hasard, celui-ci guide instinctivement. Je pense que c’est aussi dans ce fait que B. aime ce livre, pour son traitement du possible.

C’est une fille discrète, timide et elle l’admet : elle ne parle pas beaucoup, elle ne se sent pas toujours à l’aise en groupe, elle ne sait pas quoi dire – elle s’excuse auprès de moi que ce soit aussi calme chez elle, comme si son calme était un synonyme d’austérité…

S’il y a une chose qu’elle aimerait changer chez elle, ça serait cela, sa timidité. Je le sais car c’est elle qui m’a posé la question d’abord, sur ce que j’aimerais changer chez moi.

Pourtant, lorsqu’elle se trouve avec des gens plus timides qu’elle – ou qui ne connaissent pas le groupe présent – elle s’ouvre plus, elle sourit plus, parle plus fort, elle se sent le devoir de ne pas être timide pour les autres, pour les mettre à l’aise car elle sait ce qu’ils ressentent.

Les discrets sous-estiment leur force.
Ils s’excusent de leur calme et ne se rendent pas compte que leurs silences les rendent plus proches des autres que toute conversation mondaine, tapageuse et pleines de questions d’usage sur les événements de nos vies. Ils sont sensitifs. Sa question directe m’avait surpris et c’est pourtant bien là que réside la force des discrets : on peut se connaître « nous » intimement et plus en profondeur qu’avec tout autre. Pas besoin d’être extraverti pour s’ouvrir aux gens, tout est déjà en eux et avec plus de force, une force sous-estimée. Je terminerai sur une dernière citation de Kundera qui se passera d’explications :

« Tant que les gens sont encore jeunes, la partition musicale de leur vie n’en est qu’à ses premières mesures, ils peuvent la composer ensemble et échanger des motifs mais, quand ils se rencontrent à un âge plus mûr, leur partition musicale est plus ou moins achevée, et chaque mot, chaque objet signifie quelque chose d’autre dans la partition de chacun. »

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