E. – Le Temps scellé d’Andreï Tarkovski

Quand E. parle, il fait en regardant un peu au loin, en biais ; il cherche ses mots ou plutôt, le mot résumant sa pensée. La bouche entrouverte, les deux mains levées au niveau de son menton : il hésite. Quand il parle, normalement, il n’en lève qu’une et l’agite. Quand il parle, en général, c’est avec passion sinon il se tait et écoute – parfois distraitement, perdu dans ses pensées tenant une main pudique devant la bouche.

Lorsqu’il hésite sa parole et son corps s’animent à l’unisson avec ses paroles: il se projette pleinement dedans. Il hésite des deux mains car il se plonge tout entier à l’instant qu’il vit, car l’hésitation et lui se connaissent intimement et s’empoignent fréquemment.

Nous nous retrouvons plupart du temps dans le même café, un petit troquet parisien de quartier qui a su garder son charme sans avoir à trop se farder. Nous y discutons, devant un café ou une bière, suivant les jours, échangeant considérations, parlant du dernier film à aller voir, de notre dernière lecture marquante, des auteurs, des réalisateurs intéressants. Et puis d’un commun accord silencieux nous retournons ensuite à nos lectures, à nos carnets de notes, à nos textes pendant que dans nos tasses le froid s’installe.

Le livre qu’il me confie avant mon départ est un essai, Le temps scellé du réalisateur Andreï Tarkovski. Il me suivra dans plusieurs pays, m’accompagnera sur les banquettes de nombreux trains et c’est pourtant bien dans ce même café que j’en ai commencé la lecture – sans lui.

Je connais sa passion pour le cinéma d’auteur, passant en grande partie par l’expérimentation et je ne suis que peu surpris d’un tel choix ; je dois cependant avouer que je n’ai, encore à l’heure actuelle, vu aucun de ses films (Non, ni même Stalker, ni même Solaris). Connaissant donc sa passion et son esprit critique difficile, je me préparais à entrer dans le cerveau d’un homme possédant une conception de l’Esthétique avec majuscule poussée – assez poussée pour toucher les pensées (et le cœur) de mon ami.

Ce livre consiste à l’assemblement et l’approfondissement de notes du réalisateur prises tout au long de sa carrière, ayant pour but d’expliquer et de présenter en plusieurs points sa propre vision du cinéma et plus largement, de ce qu’est la poétique.

 

« L’image d’un auteur dépasse toujours sa pensée, qui est insignifiante face à une vision émotionnelle du monde reçue comme une révélation. Car la pensée est limitée, mais l’image est absolue. »

 

C’est dans cette phrase que se situe le cœur du propos de Tarkovski – et dans ces mots je retrouve le regard en biais pensif de E.

La vue : sens premier dans notre appréhension de la réalité, matériel de base de notre intellectualisation des événements du monde nous entourant. On jongle avec. Jonglons. Le processus créatif n’est pas une invention, l’imagination n’en est pas une. Elle n’est qu’une construction, un assemblement personnel – témoignant d’une compréhension du monde unique, s’il en est, la notre – des éléments du réel observé, compris, ingéré, digéré.

Une fois la vision créée mentalement, une fois le monde disséqué et les agencements des systèmes redéfini, reste un défi pour le créateur : le transmettre. L’image. L’image elle seul pourra cristalliser à la fois tout le dit du créateur, et à la fois toute l’évocation auquel l’assemblement, dans un imaginaire personnel, pourra faire écho de manière suggestive. Le procédé est le même en écriture : la disposition des mots retranscris chez le lecteur une image, transmettant la vision originelle de l’auteur sous un nouveau prisme – l’important est alors de réussir à en faire passer l’essence.

La conception du cinéma de Tarkovski dépasse son cadre, on peut, en extrapolant, y voir une pleine application du conseil récurrent en création, la maxime angliciste « Show don’t tell ».

L’image, par sa réception immédiate saisie, par sa profondeur symbolique hante ; souvenez-vous ces instants de vos vies sans paroles, arrêtés, lignes courbes couleurs mouvements – bruits ? – qui ne pourront jamais, jamais vous quitter.

Je ne sais pas quand exactement E. a lu ce livre, mais, j’imagine l’effet que de tels mots ont pu avoir sur lui.

 

« L’image filmique authentique se construit sur la description du genre, sur la lutte contre le genre. »

 

On trouve ici un autre point clé de l’essai. J’aime charrier E. sur ses goûts parfois élitistes en matière de cinéma – c’est-à-dire, excluant volontairement la plus grande partie du public, pour s’adresser à une niche d’initiés, développant un cinéma régit par des codes de compréhension spécifiques. Il l’assume – s’en revendique même. Concernant un cinéma expérimental, il serait en effet faux, en pratique, de l’étiqueter cinéma genré : d’un réalisateur à un autre – l’on devrait même dire, d’un film à un autre  ! – ce sont tous les codes de compréhension du film qui sont cassés pour en créer d’autres, sous un prisme toujours plus personnel – et partageant pourtant des traits communs universels. La seule règle commune à ce « genre »serait alors la volonté de découverte et la réceptivité du spectateur. Le mélange des genres est devenu lui-même un genre, la curiosité peut-elle en devenir un ?

 

« Le poète est un homme qui a l’imagination et la psychologie d’un enfant. Sa perception du monde est immédiate, quelles que soient les idées du monde qu’il peut en avoir. Autrement dit, il ne « décrit » pas le monde, il le découvre. »

 

Philosophie, ou « fille de l’étonnement », selon sa racine grecque ; un enfant s’émerveille du monde à chaque instant car il a tant de choses à découvrir, son imagination fuse, il n’a que peu d’éléments à assembler. Cet émerveillement enfantin, on en chante et dépeint toujours son bon côté, lumineux, on en oublie trop souvent d’en évoquer son côté sombre, son drame. Il existe, chez l’homme-enfant, le poète.

De quoi est fait le monde ? Un manichéen répond : de bien et de mal. Il a raison ; il a tort car seul notre jugement produit cette opposition et pour cause : c’est notre sensibilité qui affecte notre objectivité, catégorisant le monde entre ce qui nous fait du bien et du mal. À quoi peut penser un Homme, seul au cœur de la nuit, lorsqu’il lutte pour garder sa réflexion froide, lorsqu’il redécouvre inlassablement toutes les horreurs et incompréhensions mutuelles qui font de ce monde un terrain de conflit, un champ de bataille auquel l’humanité la plus éclairée – non pas forcément lettrée – a apporté et apporte tous les jours des réponses qui restent ignorées. Comment un enfant émerveillé peut-il supporter la tristesse infinie du monde au moment où l’obscurité enlève des rues ses passants, qu’elle laisse seuls ses enfants avec leurs pensées conflictuelles.

Je n’ai jamais rien vu de Tarkovski et pourtant, je pourrais parier qu’une partie importante de son imagerie est une poésie triste.

 

« Or le critique se sert trop souvent de l’œuvre d’art pour confirmer un point de vue personnel, plutôt que de rechercher avec celle-ci un rapport d’émotion, vivant. »

 

Tarkovski est dur avec les critiques : ils ne l’ont pas épargné au cours de sa carrière. Ce qui intéresse le réalisateur, c’est plus le courrier de ses spectateurs que les critiques : bien que certains admettent n’avoir rien compris à ses films, ils témoignent d’avoir été profondément touchés et émus de ce qu’ils ont vu. C’est là le but de tout artiste.

C’est là que se joue réellement la lutte du réalisateur contre le genre, ce n’est pas une lutte qui existe par le simple fait de lutter, c’est-à-dire pour le simple plaisir de déconstruire, mais au contraire car elle tente de fonder quelque chose de nouveau, de propre à soi-même. On pourrait qualifier Tarkovski de chercheur et le moteur de sa recherche serait une question hautement philosophique -car très simple : qu’est-ce que le cinéma ? Ou plutôt qu’est-ce qui peut rendre le cinéma indissociable d’autres arts – et donc, lui-même ?

Toute l’expérimentation de Tarkovski repose sur la tentative de créer une autre forme de narration : la narration classique comme elle existe ne peut pas être le fond du cinéma puisqu’elle est déjà le propre du livre. C’est là le défi du cinéma – et, peut être les nouvelles technologies y apporteront de nouveaux moyens – créer une narration spécifique l’image, elle qui est le réel fondement du cinéma, afin de déployer tout le plein potentiel de la force évocatrice de l’image.

La poétique, l’évocation, l’attente, la libre association, l’inspiration, l’art du sentiment.

L’art de transmettre ses sentiments.

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